Rester trois ou quatre mois sans salaire met bien souvent les travailleurs des organisations sociales dans des situations dramatiques.
Récemment, le quotidien Avgi a publié un reportage intéressant et bien documenté de la journaliste Alexandra Christakaki, portant sur l’accueil des réfugiés mineurs non accompagnés dans les foyers du Kinoniko EKAV. J’aimerais profiter de cette occasion pour tenter une critique objective de la situation des mineurs non accompagnés dans notre pays. Par le terme « objectif », j’entends une évaluation certes critique mais éloignée des habituelles polémiques qui donnent souvent au débat politique une allure d’empoignade footballistique.
J’ai d’ailleurs exprimé à plusieurs reprises le point de vue selon lequel la ligne de démarcation principale concernant la question des réfugiés est finalement celle qui passe entre la Grèce, prise dans son ensemble, et l’inconséquence de l’Union Européenne à l’égard des principes qu’elle revendique. Par conséquent, les forces politiques grecques, même si elles expriment des approches différentes, aideraient notre pays en parlant d’une seule voix pour demander une juste répartition des efforts mis en œuvre dans la prise en charge des réfugiés au niveau européen.
Un point positif et un autre bien sombre
En ce qui concerne la situation des mineurs non accompagnés en Grèce, un examen objectif peut facilement discerner un point positif et un autre bien sombre. L’évolution positive tient à la diminution drastique du nombre d’enfants exclus de toute structure d’accueil de longue durée, conformément aux traités internationaux, c’est-à-dire leur assurant non seulement le gîte et le couvert, mais aussi l’éducation, un soutien psychosocial et la défense de leurs droits légaux. C’est ainsi que sont obtenus les regroupements familiaux chaque fois que c’est possible et, en toute circonstance, une protection satisfaisante de ces enfants. Le reportage d’Alexandra Christakaki était parfaitement documenté sur tous ces aspects. Ce succès est le fruit du travail de centaines de travailleurs dans notre pays, assistants sociaux, éducateurs, psychologues, surveillants, ainsi que de l’action persévérante des organisations humanitaires. Pour compléter ce tableau, il est indispensable de mentionner le rôle positif joué par le Secrétariat Spécial pour la Protection des Mineurs Non-accompagnés et de sa Chef, qui a été l’alliée constante des organisations en charge des foyers d’accueil. D’ailleurs, les chiffres parlent d’eux-mêmes. Le nombre de mineurs non-exclus des foyers tend vers zéro tandis que les places dans ces unités, complètement encadrées et aménagées, ont doublé par rapport à ce qu’elles étaient il y a peu d’années.
Le côté sombre de la situation tient essentiellement au retard des versements du financement dû par les organismes institutionnels. Les retards de décaissement très importants sont chroniques et privent les travailleurs des foyers de leur salaire pendant de nombreux mois, sans qu’aucune responsabilité ne puisse être imputée aux organisations humanitaires et sans qu’il leur soit possible de remédier à cette injustice. Je donnerai en exemple le fait que notre organisation a reçu, il y a quelques jours seulement, la somme qui devait être versée en avance pour un programme qui… est terminé depuis trois mois ! Le paiement du solde, lui, est toujours en attente.
Diffamation venant de certains médias
La situation créée par une privation de salaire durant trois ou quatre mois est bien-entendu dramatique avec en plus la conséquence paradoxale de voir ceux qui accomplissent un travail humanitaire se retrouver eux-mêmes en situation de crise humanitaire ! A cette situation il faut ajouter le constat d’un phénomène malsain. Certains médias, par ignorance ou dans un but délibérément diffamatoire, allèguent que les organisations humanitaires sont responsables du non versement des salaires. Ce renversement de la réalité (la victime montrée du doigt comme prétendu coupable) est révoltant et absolument inacceptable. Les organisations humanitaires n’ont absolument rien à gagner à laisser leurs employés sans salaire, justement puisqu’elles sont humanitaires et non commerciales. Les retards de versements ne sont d’ailleurs pas préjudiciables seulement pour les salariés, mais aussi pour les enfants hébergés. Ces retards ont pour conséquence le report des activités programmées et provoquent des difficultés pour la fourniture de nourriture, de vêtements, pour le chauffage etc.
L’amélioration du fonctionnement de l’administration publique est bien-entendu un problème important et permanent, qui dépasse la question des mineurs non-accompagnés et cet article n’est pas le lieu pour discuter des solutions. Nous pouvons cependant faire une remarque. Une part du problème provient des conditions de collaboration entre les organismes humanitaires et les services de l’administration publique. En l’occurrence, ces deux entités sont appelées à collaborer en vue d’un but commun : le soin à apporter à des enfants privés de leur famille. Les organisations humanitaires effectuent le travail sur le terrain et les instances publiques contrôlent le financement et le résultat. Pour que cette collaboration soit efficace, il est utile qu’elle se déroule dans un cadre de confiance et de respect mutuels
A la grâce de dieu
Le problème vient du fait que cette collaboration est inégale et parcellaire. Inégale parce que les organisations sont complètement désarmées devant une inconséquence de l’administration publique (par exemple les retards de décaissement), tandis que le moindre écart des organisations, même insignifiant et simplement formel, entraîne des sanctions aux conséquences insurmontables. Cette collaboration est également parcellaire car les procédures de contrôle sont uniquement focalisées sur les documents administratifs, c’est-à-dire en fin de compte sur du papier. En deux années de fonctionnement, nos trois foyers n’ont reçu qu’une seule visite, sur un seul site, d’une équipe de l’autorité administrative chargée du suivi du programme. Les contrôles ne nous dérangent pas, ne nous effraient pas. Au contraire, nous souhaitons que les fonctionnaires de l’administration aient un contact plus étroit avec ce qu’ils contrôlent. Selon nous, on contrôle bien mieux une situation grâce à un contact direct, quand on voit de ses propres yeux les enfants, quant on parle avec les travailleurs sociaux, les psychologues et tous ceux qui prennent soin quotidiennement des enfants.
Nous avons déjà déclaré, et nous le répétons ici, que nos foyers sont ouverts à tous les contrôles des instances publiques qui nous supervisent, non seulement lors des rares contrôles obligatoires in situ, mais aussi par des visites informelles, davantage susceptibles d’apporter des informations essentielles.
L’amélioration radicale de l’administration publique passe bien-sûr par les voies politiques. Cependant, chacun individuellement et tous ensemble, nous pouvons faire de petits pas en prenant des initiatives originales.
* Odysséas Boudouris est président du Conseil d’Administration du Kinoniko EKAV
Source: www.avgi.gr