Lina Giannarou
Congo, Maroc, Libye, Turquie, Grèce. Chiko s’est battu âprement, a appris la langue grecque, a terminé le lycée et maintenant il risque de retourner dans l’environnement dangereux duquel il s’est échappé.
Chico a tenu un des premiers rôles dans le spectacle « Untitiled for now : An old fable », donné à la Scène Lyrique Nationale où il avait suivi un programme de six mois. Le monde qu’il avait bâti dans ses rêves s’écroule désormais tout entier.

Combien d’épreuves un être humain peut-il endurer ? Combien de fois supportera-t-il de tomber et de se relever ? Pour Chico, venu du Congo, le garçon méritant aux yeux rieurs et à l’insatiable appétit de connaissances, la liste semble interminable. Dix ans après une tragédie personnelle indicible et le déracinement loin de sa patrie, au moment même où il se sent appartenir à nouveau à un lieu, la Grèce le renvoie vers le Congo. Vers le danger. Vers la souffrance.
Chico avait dix ans quand toute sa famille a été massacrée par des soldats. Par chance, lui-même n’était pas à la maison à ce moment-là, et il a dû s’enfuir de son pays pour survivre. Chico s’est retrouvé au Maroc avec son oncle, qui est mort peu de temps après. Il a vécu de mendicité au Maroc jusqu’à l’âge de 14 ans. Ensuite, il a gagné la Libye sur une embarcation gonflable et a entrepris de traverser la mer jusqu’en Europe. Le destin lui réservait une nouvelle épreuve quand a coulé le rafiot sur lequel il avait embarqué. Nombre de ses compagnons de voyage réfugiés se sont noyés faute d’assistance. Lui fut secouru par un navire de commerce italien. Il a débarqué en Turquie, d’où il a réussi à traverser la mer en barque jusqu’à Co.
C’est en décembre 2019 qu’il est arrivé dans le Foyer « Néphélé 1 » pour mineurs non accompagnés du Kinoniko EKAV, situé au Pirée. Il parlait le Lingala, sa langue maternelle, un peu de français et un peu de grec appris durant son bref séjour à Co. Anna Maria Katomanioti, aujourd’hui responsable de la communication et des programmes éducatifs du Kinoniko EKAV, était alors enseignante dans ce foyer. « Je me souviens comme il était difficile de communiquer avec lui mais aussi de son formidable désir d’apprendre » dit-elle au Kathimerini. Il a été très rapidement scolarisé dans le Lycée Professionnel 1 du Pirée, en spécialité électronique. « Le courage et l’implication avec lesquels il suivait les cours étaient incroyables », se souvient-elle. « Même lors du confinement, durant lequel il suivait les cours en ligne, il n’en a jamais manqué un seul. Nous avons tous été très impressionnés par son implication. En tant qu’enseignante, je n’ai jamais retrouvé autant de persévérance chez un élève ». Souvent, fait remarquer Mme Katomoniati, on le cherchait dans le foyer et on le trouvait dans sa chambre en train d’étudier. « Envoie-moi de la lecture, madame » lui dit-il lorsqu’il est devenu majeur et a quitté le foyer. Il y a vécu trois ans, est arrivé à un bon niveau en grec (il participait à toutes les activités du foyer sans jamais manquer un seul cours de grec), a obtenu 15,5 à son diplôme de fin d’études secondaires, et en est arrivé jusqu’à rêver de poursuivre ses études dans un Institut de Formation Professionnelle en électronique.
Dans la période suivante, il a été accueilli dans un appartement de séjour en semi-autonomie dans le cadre du « Programme d’accueil des demandeurs d’asile, Estia ». Quand le programme d’accueil des réfugiés en appartements a été interrompu, Chico a pris sa vie en mains. À 20 ans, il s’est installé avec un ami de son âge venu de Syrie – ils s’étaient connus dans le foyer du Kinoniko EKAV – dans un appartement en location. Il subvient à ses besoins grâce un emploi stable dans une usine d’emballage à Aspropyrgo.
Le rejet
Personne n’avait le moindre doute sur le fait que Chico obtiendrait le droit d’asile dans notre pays. La décision a fait l’effet d’une bombe pour tous, l’organisation, ses enseignants, ses collèges de travail, l’équipe de la Scène Lyrique Nationale où il a suivi un programme de six mois et a obtenu le premier rôle dans le spectacle « Untitled for now : An old fable (d’où provient la photographie). Comment est-ce possible ? Tous ceux qui ont lu la décision s’interrogent sur ses contradictions internes.
Bien que le rapport fasse une description exacte et détaillée de l’état de guerre au Congo et de la tragédie vécue par les civils, concluant que le demandeur d’asile est lui aussi en danger, sa demande est finalement rejetée. Il rapporte notamment que, bien l’enrôlement forcé soit une pratique dominante des forces armées dans l’Est de la RDC, elle ne vise pourtant pas la totalité de la population masculine.
C’est Chico lui-même qui a vécu le choc le plus grand. « Nous parlons d’un jeune homme qui, lorsqu’il entend le mot Congo dit : "Je ne veux pas en parler". En tant qu’enseignante, j’ai de nombreuses fois engagé la discussion sur son pays et il me disait toujours : « Madame, je ne veux pas m’en souvenir. » Il souffrait d’un profond traumatisme, sa psychologue en atteste également. Quand il raconte ce qu’il a subi, il ne peut relier ses émotions à ses souvenirs, il en fait un récit très distancié.
Tous les jours il lui envoie des messages : « Que va-t-il se passer ? Qu’est-ce que je vais faire ? » Bien qu’il ne soit plus accueilli par le Kinoniko EKAV, l’organisation apporte à Chico un soutien juridique et ce dont il a besoin. Tous les espoirs sont maintenant tournés vers le recours qui a déjà été déposé. « Tous ceux qui le connaissent ont envoyé des lettres de soutien. Le droit d’asile, nous devons l’accorder à tous les enfants, mais là nous parlons d’un enfant incapable de tenir correctement son crayon quand il est arrivé dans notre pays. Il a fourni des efforts considérables pour s’en sortir. » Elle souligne aussi que, la seule raison qui ait empêché Chico de poursuivre ses études, ce sont ses horaires de travail.
Πηγή: www.kathimerini.gr/